Former les adultes autistes aux habiletés de conversation : une méthode efficace et socialement validée
Peut-on améliorer les habiletés de conversation chez les adultes avec un trouble du spectre de l’autisme grâce à un programme court et pratique, combinant entraînement informatique personnalisé et discussions avec des pairs ? C’est le défi relevé par cette étude menée auprès de cinq adultes âgés de 17 à 33 ans. L’intervention, d’une durée de quatre semaines, a permis des améliorations notables sur 12 des 13 habiletés sociales ciblées, avec un bon maintien dans le temps et une validation par des pairs extérieurs. Une approche prometteuse et réaliste pour les services médico-sociaux accompagnant les adultes autistes.
1. Références bibliographiques complètes
Titre original de l’article (en anglais) :
Outcomes of a practical approach for improving conversation skills in adults with autism
Traduction française du titre :
Résultats d’une approche pratique pour améliorer les habiletés de conversation chez des adultes autistes
Auteurs :
Taylor N. Custer, Christie M. Stiehl, Dorothea C. Lerman
Nom du journal, année, volume, numéro, pages :
Journal of Applied Behavior Analysis, 2020, Volume 9999, Numéro 9999, pages 1–25
DOI :
https://doi.org/10.1002/jaba.752
2. Problématique de l’article
L’entrée dans l’âge adulte représente un moment charnière pour les personnes avec un trouble du spectre de l’autisme (TSA), notamment sur le plan de l’intégration sociale et professionnelle. Pourtant, les difficultés persistantes en communication sociale constituent un frein majeur à l’établissement de relations interpersonnelles durables, que ce soit dans la sphère amicale, familiale ou professionnelle (Laugeson & Ellingsen, 2014 ; Tobin et al., 2014). Ces déficits concernent notamment le maintien du contact visuel, la capacité à alterner les tours de parole, à détecter les signes d’ennui chez l’interlocuteur ou à adapter la durée des interventions (Morrison et al., 2017 ; Paul et al., 2009).
La majorité des études sur les interventions comportementales visant les habiletés de conversation chez les personnes autistes ont porté sur des enfants et des adolescents de moins de 17 ans (Ke et al., 2018 ; Lewis & van Schalkwyk, 2019). Les adultes restent largement sous-représentés dans la littérature. De rares travaux chez les jeunes adultes (Mason et al., 2012 ; Nuernberger et al., 2013) ont montré que l’enseignement par modeling, instructions écrites, jeux de rôle et feedback (composantes du Behavioral Skills Training / Entraînement aux habiletés comportementales) pouvait produire des effets positifs, mais la généralisation et la validité sociale restent peu évaluées.
L’un des défis majeurs réside dans le coût et la logistique de ces interventions individuelles. Les études de groupe sont rares et souvent peu précises sur les effets réels sur les comportements ciblés (Spain & Blainey, 2015). Par ailleurs, les évaluations de validité sociale sont souvent limitées à des questionnaires de satisfaction, sans réelle mesure du regard porté par des pairs sur les habiletés conversationnelles acquises.
L’étude présentée ici cherche donc à combler plusieurs lacunes : tester une méthode à la fois individualisée et compatible avec un format de groupe, incluant des modules informatiques personnalisés et des mises en pratique avec feedback entre pairs ; mesurer les effets comportementaux de cette intervention sur des cibles conversationnelles spécifiques ; et évaluer la validité sociale par des mesures externes (jugements de pairs naïfs).
3. Méthodologie
L’étude a été menée sur une durée de neuf séances réparties sur quatre semaines, avec une évaluation de maintien six semaines plus tard. Cinq adultes (trois hommes et deux femmes), âgés de 17 à 33 ans et présentant un diagnostic formel de trouble du spectre de l’autisme (avec ou sans déficience intellectuelle associée), ont participé. Aucun n’avait reçu d’intervention ciblée sur les habiletés sociales depuis au moins quatre ans.
Les séances ont eu lieu dans une université, dans différentes salles adaptées (bureau, salles de classe équipées de projecteurs, chaises, tables, ordinateurs). Tous les échanges ont été filmés pour permettre l’analyse ultérieure.
Chaque participant a été associé à trois cibles comportementales précises, sélectionnées à partir d’une évaluation initiale standardisée de 15 habiletés de conversation (inspirée de Hood et al., 2017) et de l’analyse de leur performance en phase de base. Ces cibles incluaient des comportements à augmenter (comme les gestes appropriés, le feedback verbal, les questions) ou à diminuer (comportements non vocaux distrayants, rires inappropriés, énoncés persévératifs, etc.).
Chaque comportement était défini opérationnellement. Par exemple, un “feedback positif” était un signe vocal ou non vocal d’écoute (ex. “ah bon ?”, hochement de tête) survenant pendant qu’un pair parlait, avec un délai minimum de 2 secondes d’écoute. Des procédures de mesure rigoureuses ont été mises en place : enregistrement vidéo, codage en temps réel, analyses inter-observateurs (IOA ≥ 74 % pour toutes les cibles), et vérification de l’intégrité des procédures (entre 91 % et 98 % selon les participants).
L’intervention combinait deux volets :
1. Modules informatiques individualisés : chaque cible était abordée dans un module PowerPoint de 10 à 15 minutes, intégrant définitions, explications audio, vidéos d’exemples corrects et incorrects, et justifications fonctionnelles (ex. : “ce comportement peut aider à se faire des amis ou obtenir un emploi”).
2. Pratiques avec pairs + feedback : à chaque séance, chaque participant réalisait 5 à 6 conversations de 5 minutes avec d’autres participants ou avec des “pairs NT” (adultes sans TSA, non formés à l’analyse du comportement). Après chaque échange avec un pair “pratique”, un expérimentateur fournissait un feedback privé (praise, recadrage, ou les deux) spécifique à la cible en cours.
Des stratégies spécifiques ont été mises en place pour certains cas résistants : Diana, par exemple, a reçu un entraînement à une réponse incompatible (mettre ses mains dans ses poches) pour réduire des gestes inappropriés ; Peter a reçu des messages audio l’aidant à identifier les sujets conversationnels acceptables pour limiter les énoncés persévératifs.
Les performances étaient mesurées en pourcentages d’opportunités (ex. : % d’énoncés comportant un geste approprié, % de tours de parole de moins de 15s, etc.), en nombre d’occurrences (comportements problématiques) ou en durée (ex. durée moyenne des énoncés).
La validité sociale a été évaluée par trois méthodes :
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Questionnaire de satisfaction des participants ;
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Questionnaire des aidants familiaux ;
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Jugements de huit pairs naïfs (adultes sans information sur les objectifs de l’étude) qui ont visionné et noté les échanges vidéo avant et après intervention à l’aide d’une échelle de 13 items.
4. Résultats
Sur les 13 comportements ciblés au total (3 par participant, sauf deux participants limités à deux cibles en raison de contraintes de temps), 12 ont montré une amélioration significative. Tous les participants ont démontré des progrès notables sur au moins deux cibles, avec des effets généralement maintenus six semaines après la fin de l’intervention. Les résultats sont résumés ici participant par participant :
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Peter : a atteint ses objectifs pour la distance physique appropriée (100 % des intervalles dès la première session), a réduit ses énoncés persévératifs de 50 % à moins de 5 % avec maintien au suivi, et a quasiment éliminé les mouvements mandibulaires distracteurs.
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Tony : a réduit de façon marquée la durée de ses interventions (de 44 % à moins de 5 % de tours de parole de plus de 15 s), éliminé les comportements distracteurs non vocaux, et augmenté le feedback positif à plus de 80 % des occasions, avec maintien à 6 semaines pour deux cibles.
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Bruce : a amélioré la fréquence de ses questions, de ses feedbacks et de ses gestes, bien que les effets aient été plus variables et parfois moins stables lors du passage de feedback spécifique à général. Un maintien partiel a été observé pour les gestes et le feedback verbal.
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Steve : a augmenté son feedback positif jusqu’à 85 %, réduit ses comportements distracteurs (ex. : manipulation d’objets) à 0 %, et maintenu ces changements à long terme. Sa cible secondaire (rire inapproprié) n’a pas été traitée.
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Diana : a nettement réduit ses gestes inappropriés (de plus de 20 par session à moins de 1) après introduction d’un comportement incompatible, mais n’a montré aucun progrès sur l’orientation vers le partenaire malgré plusieurs stratégies (feedback auditif, renforcement tangible, etc.).
Les mesures de généralisation ont confirmé des transferts d’apprentissage à des partenaires non impliqués dans les pratiques dirigées, bien que les performances soient parfois inférieures à celles observées avec les pairs d’entraînement.
Les évaluations de validité sociale ont corroboré les résultats : les participants ont évalué très positivement l’intervention (score moyen de satisfaction de 5.5/6), de même que leurs aidants (5.4/6). Les jugements de pairs naïfs ont révélé une amélioration perçue de la qualité des échanges chez tous les participants, sauf Diana, chez qui la suppression des gestes (même inappropriés) a pu dégrader la perception globale de son expressivité.
5. Conclusions et discussions
Cette étude démontre la faisabilité et l’efficacité d’un protocole court et combiné (modules informatiques individualisés + pratiques en groupe avec feedback) pour améliorer les habiletés conversationnelles chez des adultes avec un trouble du spectre de l’autisme. L’approche présente plusieurs avantages pratiques pour les cliniciens : elle permet d’individualiser les cibles, de former plusieurs participants en parallèle, de limiter le temps d’intervention directe, tout en s’appuyant sur des principes validés de l’analyse du comportement.
L’usage de modules informatiques a montré son efficacité dès la première session pour certains comportements (proximité physique, comportements distracteurs), suggérant que la modélisation vidéo et les instructions guidées peuvent suffire à initier un changement comportemental sur certaines dimensions simples.
L’étude souligne également les limites de l’entraînement groupal lorsque les comportements ciblés nécessitent des situations spécifiques (ex. : réaction à des signes d’ennui), ou lorsque les partenaires eux-mêmes présentent des difficultés sociales. Le recours à des pairs sans TSA s’est révélé utile pour évaluer la généralisation et la validité sociale, mais les conditions restaient contrôlées (même lieu, même observateurs).
Parmi les principales limites méthodologiques notées par les auteurs :
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la variabilité des comportements entre les sessions ;
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la difficulté d’assurer un contrôle expérimental strict sur chaque variable en jeu (notamment l’effet des modules CBI seuls versus la pratique + feedback) ;
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la persistance de certaines difficultés malgré les ajustements (ex. : échecs de Diana sur l’orientation vers l’autre) ;
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la faible amélioration perçue par certains juges, en dépit d’un changement objectif, illustrant la complexité de la relation entre performance mesurée et acceptabilité sociale.
Les auteurs appellent à poursuivre les recherches pour :
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affiner les outils de feedback (ex. : fade out progressif) ;
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évaluer la contribution spécifique des modules informatiques dans des plans en composantes isolées ;
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tester la généralisation à des contextes réellement naturels (domicile, travail, vie associative) sans présence de l’expérimentateur ;
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mieux identifier les profils de participants et types de cibles les plus sensibles à ce type d’approche brève.
6. Note de l’auteur
Cette étude offre des perspectives immédiatement transposables dans les établissements médico-sociaux accompagnant des jeunes adultes avec un trouble du spectre de l’autisme. Elle démontre qu’une intervention structurée, courte (moins d’un mois), menée en petit groupe avec des outils simples (PowerPoint, vidéos, casques audio) peut générer des changements durables sur des comportements sociaux concrets.
On peut imaginer une adaptation directe dans un IME, un SESSAD ou un FAM, en créant des modules maison sur des comportements ciblés (écoute active, réactions aux émotions de l’autre, relance dans une discussion), en combinant cela à des jeux de rôle entre jeunes, et en utilisant des observateurs externes (stagiaires, collègues d’autres unités) pour renforcer la validité sociale.
La rigueur de la méthode – notamment dans la mesure comportementale et l’adaptation des feedbacks – montre qu’un protocole comportemental bien conçu peut rivaliser en efficacité avec des groupes de parole plus traditionnels, à condition de définir des cibles mesurables et socialement pertinentes.
7. Références citées
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