Quand les chats griffent pour dire “laisse-moi tranquille” : analyser et traiter les agressions pendant les caresses

Chaque année, des milliers de chats sont abandonnés ou euthanasiés à cause de comportements jugés agressifs envers les humains. Et si ces comportements n’étaient pas de l’hostilité, mais simplement des tentatives d’échapper à une interaction non désirée ? C’est le point de départ de cette étude, qui applique la méthodologie de l’analyse fonctionnelle du comportement pour comprendre — et surtout modifier — les agressions de trois chats envers les humains lors des séances de caresses. Les résultats sont frappants : une intervention comportementale simple, sans punition ni médicament, permet non seulement de réduire l’agression, mais aussi de favoriser l’adoption de ces animaux.

1. Références bibliographiques complètes

Titre original de l’article :
Functional analysis and treatment of aggression exhibited by cats toward humans during petting

Traduction française du titre :
Analyse fonctionnelle et traitement de l’agression des chats envers les humains lors des caresses

Auteurs :
Jennifer N. Fritz, Victoria L. Fletcher, Samantha P. Dyer, Kristin A. Carpenter, Megan L. Skrbec, Rachelle L. Yankelevitz

Nom du journal, année, volume, numéro, pages :
Journal of Applied Behavior Analysis, 2021, Volume 54, Numéro 3, Pages 739–767

DOI :
https://doi.org/10.1002/jaba.877

2. Problématique de l’article

L’agression dirigée par les chats contre les humains représente un enjeu majeur en protection animale. Selon Weiss et al. (2015), parmi les 3,2 millions de chats placés chaque année en refuge aux États-Unis, environ 35 % des abandons sont liés à des comportements jugés problématiques, notamment l’agression. Ce type de comportement est l’une des principales causes de retour ou d’euthanasie des chats en refuge (Amat et al., 2009). Ces comportements peuvent inclure des morsures, des coups de pattes avec ou sans griffes, du sifflement ou des grognements, souvent interprétés à tort comme de la “méchanceté” ou un trait de caractère.

Pourtant, comme chez les humains, les comportements dits « problématiques » chez les animaux peuvent remplir des fonctions spécifiques. L’analyse fonctionnelle (Functional Analysis / FA), développée initialement chez l’humain (Iwata et al., 1982/1994), permet d’identifier les conséquences qui maintiennent ces comportements. Cette approche a été appliquée avec succès chez d’autres espèces animales, comme les chiens (Waite & Kodak, 2021), les chevaux (Fox et al., 2012), ou encore les oiseaux (Morris & Slocum, 2019).

Dans le cas des chats, peu d’études ont évalué les fonctions exactes de l’agression envers les humains. Certains auteurs, comme Amat & Manteca (2019), distinguent plusieurs formes d’agression (jeu, peur, surstimulation), mais sans s’appuyer sur des analyses expérimentales. L’objectif de cette étude est donc double : d’une part, identifier la fonction de l’agression de chats envers les humains pendant les caresses ; d’autre part, évaluer un traitement comportemental fondé sur cette fonction.

3. Méthodologie

Trois chats adultes de race domestique à poils courts ont été recrutés via une association de protection animale. Tous avaient un historique d’agression envers les bénévoles ou les adoptants. Chloe (3 ans), Winnie (2 ans) et Moxie (2 ans) vivaient dans une salle de 5 mètres sur 2 dans une animalerie partenaire, équipée de cages vitrées. Les sessions se sont déroulées dans cet espace semi-ouvert, au contact direct des humains.

Les expérimentateurs portaient des protections spécifiques : gants de musculation portés à l’envers, manches en Kevlar, et, en fin de protocole, inserts en plastique pour éviter les morsures. Malgré cela, plusieurs blessures ont été rapportées au début de l’étude.

Chaque session durait 5 minutes. L’expérimentateur caressait le chat sur plusieurs zones : tête, dos, cou, flancs, parfois pattes ou queue. L’expérimentateur interagissait avec le chat selon trois modalités :

  • Condition “Attention” : l’expérimentateur cessait de caresser, puis reprenait les caresses pendant 10 secondes après chaque agression. Il restait près du chat sans le toucher entre deux épisodes.

  • Condition “Échappement” : les caresses étaient interrompues pendant 10 secondes à chaque agression. Au retour, les caresses reprenaient jusqu’à une nouvelle agression.

  • Condition “Contrôle” : l’expérimentateur restait passif à côté du chat, avec trois jouets accessibles. Les caresses n’étaient initiées que si le chat sollicitait le contact. Aucune conséquence spécifique n’était mise en place après les agressions.

Une fois la fonction identifiée, une procédure de renforcement différentiel de l’absence de comportement agressif (Differential Reinforcement of Other Behavior / DRO) a été mise en place avec progression dans le nombre de caresses tolérées. Chaque session débutait avec le nombre de caresses atteint à la fin de la précédente. Après trois réussites sans agression, le critère augmentait d’une caresse. En cas d’agression, les caresses se poursuivaient jusqu’à la fin du cycle, sans pause (extinction de l’échappement).

Pour chaque session, les comportements agressifs (morsures, coups de patte, griffures) étaient enregistrés en temps réel puis convertis en taux (par minute). Une double codification indépendante était effectuée sur environ 36 % des sessions. Le taux moyen d’accord interobservateurs pour l’agression était de 97 % en phase d’analyse fonctionnelle et de 98 % en traitement.

Enfin, des sessions d’interactions “naturelles” ont été organisées avec des intervenants novices, simulant des rencontres avec des adoptants potentiels. Les consignes étaient limitées : pas plus de 10 caresses consécutives, extinction en cas d’agression, et pauses libres avec jouets ou friandises.

4. Résultats

Les résultats des analyses fonctionnelles sont sans équivoque. Pour les trois chats, l’agression était systématiquement liée à l’échappement des caresses : elle survenait presque exclusivement dans la condition “échappement” (social-negative reinforcement), et très rarement dans les conditions “attention” ou “contrôle”.

Le traitement DRO a été mis en œuvre selon un design en ABAB (retour en condition de base puis reprise du traitement). L’objectif était de réduire d’au moins 80 % les agressions observées en baseline. Cet objectif a été atteint chez tous les chats :

  • Chez Chloe, le taux d’agression a diminué de 98 % (avec modification du délai de pause à 30 secondes en fin de protocole).

  • Chez Moxie, on observe également une réduction de 98 %.

  • Chez Winnie, le taux d’agression a diminué de 82 %.

À la fin du traitement, les chats toléraient en moyenne 10 caresses, soit une interaction de 17 à 26 secondes sans agression.

Dans les sessions “naturelles”, les résultats ont été variables au départ, mais tous les chats ont fini par interagir sans agression, y compris sans port d’équipement de protection. Chloe a montré moins d’agressivité lorsque l’expérimentateur utilisait un laser plutôt que des friandises. Moxie n’a montré aucune agressivité, même avec des intervenants novices.

5. Conclusions et discussions

Cette étude montre qu’il est possible d’appliquer l’analyse fonctionnelle à des comportements félins, dans des environnements semi-naturels. La fonction identifiée – l’échappement des caresses – est rarement considérée dans les protocoles vétérinaires ou éducatifs. Ici, un protocole purement comportemental, sans médicament ni punition, a permis de réduire drastiquement les agressions, tout en augmentant la tolérance au contact humain.

Les auteurs suggèrent que la procédure a peut-être réduit l’aversion au contact physique, via des mécanismes proches de l’exposition graduée ou de l’extinction répondante. Les signes d’affiliation observés chez Chloe et Moxie (ronronnements, frottements) soutiennent cette hypothèse.

Les limites de l’étude incluent le risque de blessure pour les intervenants, le besoin de matériel de protection adapté, et l’absence de test systématique pour d’autres fonctions (par exemple l’accès à la nourriture ou le jeu). Les auteurs proposent aussi des pistes futures sans extinction, par exemple en utilisant le jeu ou les caresses initiées par le chat comme renforçateurs positifs alternatifs.

Tous les chats ont été adoptés à l’issue de l’étude. Des observations ultérieures indiquent un maintien des progrès, notamment chez Moxie, observée un mois après la fin du protocole.

6. Note de l’auteur

Cette étude constitue un exemple particulièrement inspirant de ce que peut produire une analyse rigoureuse du comportement, même dans des contextes inattendus comme les refuges pour animaux. Elle montre qu’un comportement jugé “dangereux” peut être compris comme une forme de communication – ici, une manière pour le chat de dire “stop”. Transposée aux pratiques humaines (dans les ESMS par exemple), cette démarche invite à reconsidérer de nombreux comportements jugés inappropriés ou agressifs : s’ils sont compris dans leur fonction, des interventions respectueuses et efficaces peuvent être conçues. Enfin, le protocole DRO avec progression est un outil simple, applicable au-delà du monde animal : dans la tolérance au brossage, aux soins, ou aux transitions scolaires pour les enfants avec un trouble du spectre de l’autisme (TSA), il offre une alternative concrète à la contrainte ou à la punition.

7. Références citées

Amat, M., et al. (2009). Potential risk factors associated with feline behaviour problems. Applied Animal Behaviour Science, 121(2), 134–139. https://doi.org/10.1016/j.applanim.2009.09.012


Amat, M., & Manteca, X. (2019). Common feline problem behaviours: Owner-directed aggression. Journal of Feline Medicine and Surgery, 21(3), 245–255. https://doi.org/10.1177/1098612X19831206


Athens, E. S., & Vollmer, T. R. (2010). An investigation of differential reinforcement of alternative behavior without extinction. Journal of Applied Behavior Analysis, 43(4), 569–589. https://doi.org/10.1901/jaba.2010.43-569


Fox, A. E., et al. (2012). Reduction of biting and chewing of horses using differential reinforcement of other behavior. Behavioural Processes, 91(1), 125–128. https://doi.org/10.1016/j.beproc.2012.05.001


Iwata, B. A., et al. (1994). Toward a functional analysis of self-injury. Journal of Applied Behavior Analysis, 27(2), 197–209. https://doi.org/10.1901/jaba.1994.27-197


Morris, K. L., & Slocum, S. K. (2019). Functional analysis and treatment of self-injurious feather plucking in a black vulture. Journal of Applied Behavior Analysis, 52(4), 918–927. https://doi.org/10.1002/jaba.639


Waite, M., & Kodak, T. (2021). Owner-implemented functional analyses and reinforcement-based treatments for mouthing in dogs. Behavior Analysis in Practice. https://doi.org/10.1007/s40617-021-00554-y


Weiss, E., et al. (2015). Goodbye to a good friend: An exploration of the rehoming of cats and dogs in the U.S. Journal of Animal Sciences, 5(4), 435–456. http://doi.org/10.4236/ojas.2015.54046