Quand les enfants choisissent leur attention préférée : quels types d’interactions sociales renforcent vraiment les comportements en maternelle ?
Dans les environnements de la petite enfance, l’attention adulte est omniprésente. Mais tous les types d’attention — félicitations, échanges verbaux, contacts physiques — sont-ils perçus de la même manière par les enfants ? Cette étude pionnière, menée auprès de 31 enfants d’âge préscolaire sans diagnostic, explore de manière systématique leurs préférences entre différents types d’attention sociale, ainsi que l’efficacité renforçatrice de chacune. Grâce à trois expériences rigoureuses (préférence, renforcement, puis renforcement sous effort croissant), les auteurs identifient quelles formes d’interaction ont le plus de chances de maintenir les comportements ciblés dans une logique éducative ou développementale.
1. Références bibliographiques complètes
Titre original de l’article (en anglais)
Preference for and reinforcing efficacy of different types of attention in preschool children
Traduction française du titre
Préférences et efficacité renforçatrice de différents types d’attention chez les enfants d’âge préscolaire
Auteurs
Amy M. Harper, Claudia L. Dozier, Adam M. Briggs, Sara Diaz de Villegas, Julie A. Ackerlund Brandt, Erica S. Jowett Hirst
Nom du journal, année, volume, numéro, pages
Journal of Applied Behavior Analysis, 2021, Volume 54, Numéro 3, pages 739–767
DOI actif, exact et vérifié manuellement
https://doi.org/10.1002/jaba.814
2. Problématique de l’article
L’attention est l’une des formes de renforcement social les plus fréquemment utilisées en éducation et dans les interventions précoces (Brophy, 1981 ; Kazdin, 2013 ; NAEYC, 2014). Elle peut prendre différentes formes : louanges verbales, interactions physiques, conversations, expressions faciales. La littérature indique que ces formes d’attention peuvent maintenir ou augmenter divers comportements appropriés chez les enfants (Allen et al., 1964 ; Hall et al., 1968 ; Polick et al., 2012), et plusieurs organisations de référence recommandent leur usage dans le cadre de l’éducation socio-émotionnelle.
Cependant, la majorité des études expérimentales sur les préférences en matière d’attention sociale ont été menées auprès d’enfants diagnostiqués avec un trouble du spectre de l’autisme (TSA), et peu de données existent sur les enfants au développement neurotypique. Des études antérieures ont montré que certaines formes d’attention (échanges verbaux, chants, contacts physiques) sont préférées à d’autres (Clay et al., 2013 ; Kelly et al., 2014 ; Morris & Vollmer, 2020b), mais il n’est pas établi si ces préférences se traduisent également par une plus grande efficacité renforçatrice. De plus, on ignore si ces effets persistent lorsque la tâche à effectuer demande un effort plus important, ou si certaines formes d’attention deviennent inefficaces sous des conditions de coût élevé (Vollmer & Hackenberg, 2001 ; DeLeon et al., 1997).
Les auteurs de l’étude posent donc une double question :
1. Quelles formes d’attention (louanges, interaction physique, conversation) sont préférées par les enfants d’âge préscolaire sans diagnostic ?
2. Ces formes préférées sont-elles plus efficaces pour renforcer un comportement, y compris sous des conditions de coût élevé (progressive ratio) ?
3. Méthodologie
L’étude est structurée en trois expériences successives, visant à déterminer d’abord les préférences, puis l’efficacité renforçatrice des différents types d’attention.
Participants
Trente et un enfants (16 garçons, 15 filles), âgés de 2 à 5 ans, fréquentant une école maternelle universitaire aux États-Unis. Aucun d’entre eux ne présentait de diagnostic de trouble du développement.
Lieu
Toutes les sessions ont eu lieu dans une salle attenante à la classe de l’enfant (3 m × 2,7 m), équipée d’une table, de chaises et des supports nécessaires à chaque tâche.
Matériel
Trois images (21,6 × 27,9 cm) représentant chacun des types d’attention étaient utilisées :
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Louanges : l’adulte montre un pouce levé et s’exclame (“Super !”).
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Interaction physique : l’adulte chatouille, donne un “high five” ou fait un câlin.
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Conversation : l’adulte parle de sujets familiers pour l’enfant (ex. : Star Wars, déguisements).
Une carte blanche était ajoutée pour certains enfants en tant que contrôle (aucune interaction).
Expérience 1 : évaluation des préférences
Chaque session durait deux minutes. Les trois images étaient disposées devant l’enfant. À chaque fois qu’il touchait une image, l’expérimentateur délivrait immédiatement le type d’attention correspondant :
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Louanges et interaction physique : 2 secondes.
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Conversation : 5 secondes.
Deux essais d’exposition étaient proposés avant chaque session. L’expérimentateur expliquait les règles, puis l’enfant pouvait toucher librement les images autant de fois qu’il le souhaitait.
Mesures
Les observateurs enregistraient la fréquence des touches sur chaque image, convertie en taux de réponse (par minute, corrigé du temps de renforcement). Un deuxième observateur validait 59 % des sessions (accord inter-observateurs moyen : 96 %).
Expérience 2 : évaluation de l’efficacité renforçatrice
17 enfants ont participé à cette seconde phase. La tâche cible était un jeu d’association lettres capitales / minuscules sur un panneau alphabétique. Un matériel alternatif (livre, coloriage ou puzzle) était proposé pour limiter le biais d’engagement par défaut.
Chaque type d’attention était présenté dans des sessions distinctes, sur un ratio fixe de 1 : une lettre correctement appariée entraînait une délivrance immédiate du type d’attention associé (comme défini dans l’expérience 1). L’enfant était libre de faire la tâche cible ou de jouer avec le matériel alternatif.
Conditions de contrôle
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Baseline : aucune conséquence à la réalisation de la tâche.
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Non-contingent attention : l’expérimentateur délivrait en continu les trois types d’attention, indépendamment du comportement.
Durée des sessions : 5 minutes. Accord inter-observateurs sur 48 % des sessions (moyenne : 96 %).
Expérience 3 : test d’effort croissant (progressive ratio)
10 enfants ont poursuivi l’étude. L’objectif était de déterminer jusqu’à quel point les enfants persévéraient dans la tâche lorsque l’effort pour obtenir l’attention augmentait.
Le ratio progressait selon une séquence : FR1, FR1, FR2, FR2, FR3, etc. Un “breakpoint” était défini lorsqu’aucune réponse n’était émise pendant 2 minutes ou à l’atteinte de 15 minutes.
Les analyses portaient à la fois sur :
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Le nombre total de lettres appariées correctement.
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Le niveau de ratio atteint (breakpoint).
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La fonction de travail (nombre de réponses par étape de ratio).
4. Résultats
Expérience 1 : préférences
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13 enfants ont préféré la conversation.
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13 ont préféré l’interaction physique.
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3 ont montré une préférence équivalente pour ces deux formes.
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2 ont réagi positivement aux trois formes.
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Aucun enfant n’a préféré uniquement les louanges.
Expérience 2 : efficacité renforçatrice
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Conversation a fonctionné comme renforçateur pour 16 enfants sur 17.
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Correspondance complète entre préférence et renforcement pour 7 enfants.
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Correspondance partielle pour 7 enfants : d’autres formes non préférées fonctionnaient aussi.
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3 enfants ont montré une préférence non prédictive (préférence ≠ renforcement observé).
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Louanges n’ont fonctionné comme renforçateur que pour 6 enfants (dont 4 pour qui toutes les formes d’attention fonctionnaient).
Expérience 3 : sous effort croissant (PR)
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Conversation restait le renforçateur le plus robuste pour 7 des 10 enfants.
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Seuls 3 enfants ont maintenu leur comportement de manière stable jusqu’à un ratio FR-10 maximum.
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Pour 3 enfants, aucune forme d’attention ne maintenait le comportement lorsque l’effort augmentait.
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Les résultats suggèrent une efficacité limitée des attentions sociales à haut coût en termes d’effort.
5. Conclusions et discussions
Cette série d’expériences indique clairement que tous les types d’attention ne se valent pas, tant en termes de préférence que de pouvoir renforçateur. La conversation, en particulier, ressort comme le type d’attention le plus souvent préféré et renforçateur, y compris sous des conditions d’effort modéré. À l’inverse, les louanges seules sont rarement efficaces, sauf lorsqu’elles sont associées à d’autres formes d’attention.
Les résultats valident également la pertinence d’utiliser des évaluations de préférence sociale chez les enfants d’âge préscolaire au développement neurotypique, ce qui étend les recommandations déjà bien établies chez les enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme.
Toutefois, l’étude montre aussi que les effets renforçateurs de l’attention diminuent rapidement sous des exigences accrues, ce qui limite leur efficacité dans certaines tâches longues ou complexes.
Les auteurs recommandent d’explorer :
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L’influence de la variabilité des interactions.
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L’impact de la privation ou de la satiété d’attention dans l’environnement naturel.
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La comparaison entre tâches nouvelles (apprentissage) et tâches maîtrisées (entraînement) pour mesurer la valeur des renforçateurs sociaux.
6. Note de l’auteur
Cette étude offre des implications immédiates pour les professionnels de la petite enfance. Il ne suffit pas de « donner de l’attention » : il est crucial de différencier les formes d’attention et de tester ce qui est réellement renforçateur pour chaque enfant. Dans les établissements médico-sociaux ou en crèche, on gagnerait à individualiser les renforçateurs sociaux, par exemple en organisant une évaluation simple (comme celle décrite ici) avec des pictogrammes représentant différents types d’interactions. On éviterait ainsi de s’appuyer à tort sur des louanges génériques peu efficaces. L’étude rappelle également que l’efficacité d’un renforçateur dépend du contexte et du coût de la réponse : une attention efficace dans un jeu peut devenir insuffisante pour maintenir des efforts cognitifs plus exigeants.
7. Références citées
Harper, A. M., Dozier, C. L., Briggs, A. M., Diaz de Villegas, S., Ackerlund Brandt, J. A., & Jowett Hirst, E. S. (2021). Preference for and reinforcing efficacy of different types of attention in preschool children. Journal of Applied Behavior Analysis, 54(3), 739–767. https://doi.org/10.1002/jaba.814
