Quand la précision méthodologique améliore l’analyse fonctionnelle expérimentale

Cette étude propose un protocole actualisé pour conduire des analyses fonctionnelles expérimentales, en intégrant les avancées méthodologiques des 20 dernières années. Elle démontre que des décisions progressives, allant d’une simple exposition à des conditions de non-interaction jusqu’à des plans expérimentaux complexes, permettent d’identifier de manière fiable la fonction des comportements problèmes chez 20 enfants et adolescents ayant un trouble du spectre de l’autisme (TSA). Le modèle présenté s’appuie sur des ajustements rigoureux afin d’améliorer la rapidité, la fiabilité et la reproductibilité des résultats, même en cas de comportements initialement non différenciés.

1. Références bibliographiques complètes

Titre original de l’article :
Integration of experimental functional analysis procedural advancements: Progressing from brief to extended experimental analyses

Traduction française du titre :
Intégration des avancées procédurales en analyse fonctionnelle expérimentale : Du format bref à l’analyse expérimentale étendue

Auteurs :
Justine E. Henry, Michael E. Kelley, Robert H. LaRue, Tracy L. Kettering, Dana M. Gadaire, Kimberly N. Sloman

Nom du journal, année, volume, numéro, pages :
Journal of Applied Behavior Analysis, 2021, Volume 54, Numéro 4, Pages 1–17

DOI : https://doi.org/10.1002/jaba.841

2. Problématique de l’article

Depuis la publication fondatrice d’Iwata et al. (1982/1994), l’analyse fonctionnelle expérimentale s’est imposée comme une procédure incontournable pour identifier les contingences responsables du maintien des comportements problèmes. Pourtant, dans certains cas, les résultats restent indifférenciés, rendant difficile l’identification des fonctions comportementales. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette absence de différenciation, notamment les effets d’interaction entre conditions expérimentales ou certaines inefficiences méthodologiques (Beavers et al., 2013 ; Hanley et al., 2003).

Pour pallier ces limites, Vollmer et al. (1995) avaient proposé un modèle progressif en quatre phases. Toutefois, ce modèle ne tirait pas parti des avancées méthodologiques développées depuis, notamment concernant :

  • L’analyse du comportement dans les conditions de non-interaction pour identifier les renforcements automatiques (Querim et al., 2013).

  • La standardisation des durées de renforcement (Fisher et al., 1996).

  • L’utilisation de stimuli discriminatifs corrélés aux conditions (Conners et al., 2000).

  • L’ordre fixe des conditions pour maximiser les opérations établissantes (Hammond et al., 2013).

Cette étude vise à proposer un modèle actualisé, intégrant ces apports récents, afin de garantir des analyses plus rapides, fiables et exploitables en contexte clinique. L’enjeu est de permettre une prise de décision rigoureuse, même dans des cas initialement indifférenciés, tout en optimisant la sécurité et l’efficacité des interventions comportementales.

3. Méthodologie

Participants et cadre

Vingt enfants et adolescents âgés de 3 à 20 ans, tous diagnostiqués avec un trouble du spectre de l’autisme (TSA), ont été inclus dans l’étude. Certains présentaient également des troubles associés tels que le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), le syndrome de Landau-Kleffner ou des troubles oppositionnels. Tous étaient suivis dans l’un des trois centres spécialisés dans les troubles du neurodéveloppement, orientés vers la prise en charge des comportements problèmes. Les comportements cibles comprenaient : auto-mutilation (ex. : coups portés à soi-même), agressions physiques (ex. : morsures, griffures), stéréotypies motrices et vocales, et destructions matérielles.

Les capacités de communication variaient d’un usage limité d’un système de communication alternative et augmentative (type PECS ou Proloquo2Go) à l’expression verbale en phrases simples. L’âge, le sexe, la forme de communication et les comportements cibles ont été précisément documentés pour chaque participant.

Procédures préalables

Avant toute analyse fonctionnelle, une série d’évaluations indirectes et descriptives ont été réalisées : entretiens avec les aidants, observations en milieu naturel, collecte de données type ABC. Ces étapes ont permis d’identifier les comportements cibles, les renforçateurs probables et les conditions pertinentes à tester (notamment inclusion ou non de conditions tangibles).

Des évaluations de préférences (DeLeon & Iwata, 1996 ; Fisher et al., 1992) ont été conduites pour sélectionner les stimuli utilisés pendant les sessions expérimentales.

Déroulement des analyses expérimentales

L’étude a suivi une progression systématique en cinq phases :

  • Phase 1 : Séquence de sessions en condition de non-interaction (ou seul dans la pièce), visant à détecter une possible fonction de renforcement automatique.

  • Phase 2 : Analyse fonctionnelle brève incluant une seule exposition à chaque condition, avec analyse minute par minute du comportement.

  • Phase 3 : Analyse fonctionnelle multielement étendue (plusieurs expositions aux conditions testées).

  • Phase 4 : Réplication de la phase 1 pour confirmer les fonctions automatiques identifiées.

  • Phase 5 : Designs alternatifs (séquentiels ou inversés) en cas de résultats toujours indifférenciés.

Les sessions duraient initialement 5 minutes. Cette durée pouvait être prolongée à 10 minutes selon les besoins spécifiques de chaque participant, en fonction des données préalables. Chaque condition expérimentale (ex. : attention, demande, tangible, jeu) était associée à un thérapeute différent portant une couleur de chemise spécifique. Les renforçateurs (attention, objets, échappement) étaient systématiquement délivrés pendant 20 secondes, immédiatement après l’occurrence du comportement cible.

Un contrôle strict était mis en place : seuils d’arrêt prédéfinis, respect des critères d’exposition, sécurité du participant (arrêt immédiat en cas de danger), double codage des comportements avec accord inter-observateurs dans 39 % des sessions (moyenne d’accord = 92 %).

Définition des conditions expérimentales

  • Non-interaction (renforcement automatique) : Enfant seul ou en présence silencieuse d’un adulte, aucun renforcement social ni contact visuel ou verbal.

  • Attention : Retrait initial de l’attention, puis retour pendant 20 s en cas de comportement cible.

  • Tangible : Suppression d’un objet préféré au début, puis retour pendant 20 s après comportement.

  • Échappement : Présentation d’une consigne. En cas de comportement problème, retrait de la demande pendant 20 s.

  • Jeu (contrôle) : Pas de demandes, attention et objets accessibles, aucun renforcement conditionnel.

 

 

4. Résultats

Le modèle progressif actualisé a permis d’identifier une fonction comportementale dans 100 % des cas (20 participants sur 20), contre 85 % dans l’étude de référence (Vollmer et al., 1995). La précision des résultats a augmenté à chaque phase :

  • Phase 1 : 8 participants (40 %) ont montré un maintien par renforcement automatique.

  • Phase 2 : 11/20 (55 %) ont présenté des résultats différenciés.

  • Phase 3 : 10/20 (50 %) ont confirmé les fonctions identifiées, permettant un arrêt de l’évaluation.

  • Phase 4 : Pour les 8 cas suspects d’automatique, la persistance du comportement a été confirmée.

  • Phase 5 : Les 2 cas restants ont abouti à une différenciation claire grâce à des plans inversés.

Il est important de noter que la Phase 2 ne permettait de prédire correctement les résultats étendus que dans environ 54 % des cas. L’étude confirme ainsi la faible validité prédictive des analyses brèves pour déterminer les variables spécifiques impliquées.

5. Conclusions et discussions

Les auteurs concluent que le modèle actualisé améliore la précision, la rapidité et la fiabilité des analyses fonctionnelles expérimentales. L’intégration systématique d’une phase de non-interaction (Phase 1) s’avère être une innovation majeure : elle permet une orientation précoce vers un traitement sans nécessiter d’analyses prolongées si le comportement persiste.

Les résultats soutiennent également l’usage de stimuli discriminatifs spécifiques à chaque condition, un ordre fixe des conditions, et des durées de renforcement standardisées. Ces modifications méthodologiques, issues de travaux antérieurs (Fisher et al., 1996 ; Conners et al., 2000 ; Hammond et al., 2013), améliorent la lisibilité des données.

Enfin, les auteurs soulignent que le recours à des designs alternatifs (Phase 5) peut être indispensable dans les cas indifférenciés, et que leur modèle est adaptable selon les contraintes de temps et de sécurité clinique.

6. Note de l’auteur

Cette étude fournit un modèle opérationnel clair et rigoureux pour les professionnels en charge d’évaluations fonctionnelles dans des contextes cliniques ou éducatifs. En contexte médico-social, elle justifie pleinement l’ajout systématique d’une phase de non-interaction avant tout protocole fonctionnel. Ce modèle est particulièrement pertinent dans les établissements recevant des enfants avec trouble du spectre de l’autisme (TSA) présentant des stéréotypies ou auto-stimulations.

Il permet aussi de réduire les délais d’analyse dans les contextes où les ressources sont limitées, tout en garantissant une validité acceptable. Enfin, cette approche permet d’anticiper la mise en place d’interventions fonctionnelles ciblées, même en l’absence d’analyse étendue, ce qui représente un atout considérable dans les environnements à forte pression clinique.

7. Références citées

Beavers, G. A., Iwata, B. A., & Lerman, D. C. (2013). Thirty years of research on the functional analysis of problem behavior. Journal of Applied Behavior Analysis, 46(1), 1–21. https://doi.org/10.1002/jaba.30

Conners, J., Iwata, B. A., Kahng, S., Hanley, G. P., Worsdell, A. S., & Thompson, R. H. (2000). Differential responding in the presence and absence of discriminative stimuli. Journal of Applied Behavior Analysis, 33(3), 299–308. https://doi.org/10.1901/jaba.2000.33-299

Fisher, W. W., Piazza, C. C., & Chiang, C. L. (1996). Effects of equal and unequal reinforcer duration during functional analysis. Journal of Applied Behavior Analysis, 29(1), 117–120. https://doi.org/10.1901/jaba.1996.29-117

Hammond, J. L., Iwata, B. A., Rooker, G. W., Fritz, J. N., & Bloom, S. E. (2013). Effects of fixed versus random condition sequencing. Journal of Applied Behavior Analysis, 46(1), 274–288. https://doi.org/10.1002/jaba.7

Querim, A. C., Iwata, B. A., Roscoe, E. M., Schlichenmeyer, K. J., Ortega, J. V., & Hurl, K. E. (2013). Functional analysis screening for behavior maintained by automatic reinforcement. Journal of Applied Behavior Analysis, 46(1), 47–60. https://doi.org/10.1002/jaba.26

Vollmer, T. R., Marcus, B. A., Ringdahl, J. E., & Roane, H. S. (1995). Progressing from brief assessments to extended experimental analyses. Journal of Applied Behavior Analysis, 28(4), 561–576. https://doi.org/10.1901/jaba.1995.28-561