Comprendre les blagues à double sens : quand l’analyse du comportement s’attaque à l’humour
L’humour est une compétence sociale complexe, mais essentielle dès l’enfance. Cette étude novatrice montre qu’il est possible d’enseigner la compréhension des blagues à double sens à de jeunes enfants grâce à une méthode issue de l’analyse du comportement. À travers un entraînement structuré fondé sur des exemplaires multiples, les auteurs ont démontré que même des enfants de 5 ans peuvent apprendre à repérer et à apprécier l’ambiguïté humoristique. Une avancée prometteuse pour la recherche sur le langage, l’inclusion et les interventions comportementales.
1. Références bibliographiques complètes
Titre original de l’article (en anglais)
Teaching comprehension of double‐meaning jokes to young children
Traduction française du titre
Enseigner la compréhension des blagues à double sens aux jeunes enfants
Auteurs
Marianne L. Jackson, Rocio M. Nuñez, Dana Maraach, Chelsea J. Wilhite, Jp D. Moschella
Nom du journal, année, volume, numéro, pages
Journal of Applied Behavior Analysis, 2021, Volume 54, Numéro 3, Pages 739–767
DOI actif, exact et vérifié manuellement
https://doi.org/10.1002/jaba.838
2. Problématique de l’article
La question scientifique posée par les auteurs est la suivante : peut-on enseigner la compréhension des blagues à double sens à des enfants âgés de 5 à 7 ans, c’est-à-dire avant que cette compétence n’émerge naturellement selon la littérature développementale ? Cette problématique s’inscrit dans une lacune identifiée des approches comportementales, qui ont peu étudié empiriquement les compétences verbales complexes telles que l’humour.
L’humour, forme de langage non littéral, joue un rôle central dans les interactions sociales dès l’enfance (Lazar et al., 1989 ; Levey & Polirstok, 2011). La littérature souligne que les déficits de compréhension de ce type de langage sont associés à des difficultés sociales et émotionnelles (Emerich et al., 2003). McGhee (1971, 2002) a décrit le développement de l’humour comme un processus en deux temps : d’abord la compréhension de l’incongruité, puis l’appréciation émotionnelle. Ces étapes émergeraient entre 7 et 11 ans.
Toutefois, plusieurs recherches récentes ont suggéré que les comportements verbaux complexes sont des opérants appris, et donc potentiellement enseignables (Michael et al., 2011 ; Stewart et al., 2001). Ainsi, des procédures d’enseignement systématique, telles que l’enseignement par exemplaires multiples ou l’usage d’aides visuelles, ont permis de développer des compétences en métaphores, sarcasmes ou détection du mensonge chez des enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme (Persicke et al., 2012, 2013 ; Ranick et al., 2013).
L’objectif de l’étude est donc double : démontrer que des enfants neurotypiques âgés de moins de 7 ans peuvent apprendre à comprendre l’humour verbal, et évaluer si cette compréhension s’accompagne d’une appréciation émotionnelle accrue (sourire, rire, jugement de drôlerie). Il s’agit d’un pas essentiel avant d’étendre cette méthode à des enfants avec des difficultés d’accès au langage abstrait.
3. Méthodologie
L’étude repose sur un plan à lignes de base multiples non concurrentes entre participants, permettant d’évaluer les effets d’une intervention standardisée sur la compréhension des blagues à double sens.
Participants et lieux
Quatre enfants neurotypiques âgés de 5 ans et 1 mois à 6 ans et 5 mois ont participé à l’étude (2 garçons et 2 filles). Aucun ne présentait de diagnostic ou de retard de développement selon les parents. Deux enfants étaient scolarisés en maternelle, deux autres ont été évalués à domicile.
Trois enfants supplémentaires, âgés de 7 à 11 ans, ont été recrutés comme pairs confédérés. Deux d’entre eux étaient des frères ou sœurs des participants, les deux autres étaient inconnus des enfants.
Matériel
Les chercheurs ont sélectionné 76 blagues à double sens (exemplaires) et 76 phrases littérales sans double sens (non-exemplaires), issues de sites pour enfants. Pour chaque blague, une illustration visuelle représentait les deux sens du mot-clé. Ces images servaient d’aide ultime dans la hiérarchie de correction. Un pré-test a permis de s’assurer que chaque enfant connaissait les deux sens du mot avant de lui présenter la blague correspondante.
Organisation des sessions
Les sessions, d’une durée de 20 à 30 minutes, avaient lieu à la maison ou à l’école. Chaque session débutait par 10 minutes de jeu libre avec l’expérimentateur ou le pair. Ensuite, cinq blagues et cinq phrases non humoristiques étaient présentées dans un ordre semi-aléatoire. La durée totale de l’étude variait entre 15 et 22 sessions par enfant.
Procédure expérimentale
Lors de chaque essai, le pair lisait une blague. L’expérimentateur mesurait le délai avant le sourire ou le rire (jusqu’à 10 secondes), puis montrait une échelle emoji (de 0 à 3) pour évaluer le niveau d’humour perçu. Enfin, il posait la question « Pourquoi c’est drôle ? », ou « Pourquoi ce n’est pas drôle ? » selon la réponse précédente.
Si la réponse était correcte (double sens identifié et relié), l’enfant recevait un éloge verbal. En cas d’erreur, une procédure hiérarchique de correction était utilisée :
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Une question inductive (« Qu’est-ce que ça veut dire “gummy” ? »)
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Une question spécifique (« Donne deux sens du mot “gummy” »)
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Une aide visuelle illustrant les deux sens.
Si aucune réponse correcte n’émergeait, l’expérimentateur modelait la réponse, et l’enfant la répétait.
Plan expérimental
Le plan à lignes de base multiples permettait d’introduire l’intervention à des moments différents pour chaque enfant, après 3 à 7 sessions de ligne de base. Le critère de maîtrise était fixé à un score de 15/20 sur trois sessions consécutives.
Définition des variables
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Compréhension : score de 1 à 4 attribué selon la précision de l’analyse du double sens.
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Appréciation : mesurée par le délai avant le sourire ou le rire et par l’évaluation emoji de l’humour.
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Témoignage social : les enfants et leurs parents ont évalué la pertinence et le plaisir lié à l’intervention.
Fidélité de traitement et accord inter-observateurs
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Accord inter-observateurs : 99,4 % pour la compréhension, 95,4 % pour le délai de rire, 100 % pour l’évaluation d’humour.
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Intégrité de traitement : 98,9 % en moyenne sur l’ensemble des sessions.
4. Résultats
Tous les enfants ont atteint le critère de maîtrise pour la compréhension des blagues à double sens, avec une moyenne de 9,75 sessions nécessaires (entre 6 et 13). Deux enfants ont maintenu leurs acquis après deux semaines sans intervention. Les deux autres ont bénéficié d’un rappel de 4 et 7 sessions pour retrouver un score suffisant.
L’analyse du score de compréhension montre un passage net d’un score inférieur à 10 (sur 20) à un score supérieur à 15 dès l’introduction de l’intervention. Les enfants passaient ainsi d’une simple répétition ou d’une interprétation partielle du mot (score 1 ou 2) à une explicitation des deux sens du mot-clé, et leur lien humoristique (score 4).
Les mesures d’appréciation montraient elles aussi une différenciation nette après apprentissage : baisse des délais de rire, augmentation des scores sur l’échelle d’humour. Cette différenciation disparaissait temporairement lorsque les scores de compréhension baissaient, ce qui renforce l’idée d’un lien fonctionnel entre compréhension et appréciation.
Enfin, le nombre de blagues racontées spontanément n’a pas augmenté de manière systématique. Certaines étaient mémorisées mais sans preuve que l’enfant comprenait leur double sens. Seule Gloria a montré une nette amélioration sur ce plan.
5. Conclusions et discussions
Les auteurs concluent qu’il est possible d’enseigner la compréhension de blagues à double sens à des enfants de 5 à 7 ans grâce à une procédure fondée sur les exemplaires multiples et les corrections guidées.
Ils soulignent que la compréhension précède l’appréciation : les enfants rient davantage quand ils comprennent mieux. Ce constat soutient l’idée que l’humour, loin d’être inné ou strictement cognitif, peut être appris comme tout autre comportement verbal complexe.
Plusieurs limites sont évoquées :
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Le cadre expérimental reste artificiel : les mesures en contexte naturel sont absentes.
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La définition des blagues était volontairement restreinte (double sens), et ne peut s’appliquer à d’autres formes d’humour sans adaptation.
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Les aides visuelles sont efficaces, mais coûteuses à produire. Le risque de dépendance au support est réel.
Les auteurs proposent plusieurs pistes :
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Étendre la procédure à d’autres types d’humour (devinettes, sarcasmes, absurdités).
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Tester la procédure chez des enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme.
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Introduire des procédures de visualisation mentale pour remplacer les aides visuelles, comme dans Kisamore et al. (2011).
6. Note de l’auteur
Ce travail ouvre une voie inédite : enseigner une compétence que l’on croyait réservée à la “maturation cognitive” ou à une exposition sociale implicite. En ESMS, cette étude permet d’imaginer des modules ludiques d’intervention pour enrichir les interactions sociales, réduire les malentendus, ou renforcer les relations par l’humour.
Plus encore, elle démontre qu’on peut objectiver, enseigner et mesurer l’humour – ce que peu de disciplines savent faire. Pour les enfants avec autisme, cette approche pourrait renforcer leur inclusion sociale, à condition d’adapter les renforcements et de vérifier la présence des compétences prérequises (discrimination conditionnelle, prise de perspective, flexibilité verbale).
7. Références citées
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Emerich, D. M. et al. (2003). Journal of Autism and Developmental Disorders, 33(3), 253–257. https://doi.org/10.1023/A:1024498232284
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Kisamore, A. N. et al. (2011). Journal of Applied Behavior Analysis, 44(2), 255–278. http://doi.org/10.1901/jaba.2011.44-255
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LaFrance, D. L., & Tarbox, J. (2019). Journal of Applied Behavior Analysis, 53(1), 10–24. https://doi.org/10.1002/jaba.611
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McGhee, P. E. (2002). Understanding and promoting the development of children’s humor. Kendall/Hunt
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Michael, J. et al. (2011). The Analysis of Verbal Behavior, 27(1), 3–22. https://doi.org/10.1007/bf03393089
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Persicke, A. et al. (2012). Research in Autism Spectrum Disorders, 6(2), 913–920. https://doi.org/10.1016/j.rasd.2011.12.007
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Persicke, A. et al. (2013). Research in Autism Spectrum Disorders, 7(1), 193–198. https://doi.org/10.1016/j.rasd.2012.08.005
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Ranick, J. et al. (2013). Research in Autism Spectrum Disorders, 7(4), 503–508. https://doi.org/10.1016/j.rasd.2012.12.001
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Skinner, B. F. (1957). Verbal Behavior. Prentice-Hall
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Stewart, I. et al. (2001). Relational Frame Theory. Plenum
