Quand les fruits deviennent aussi puissants que les bonbons : une étude sur le pouvoir renforçant des aliments sains chez des enfants avec ou sans autisme

Les enfants avec un trouble du spectre de l’autisme (TSA) sont souvent sélectifs dans leur alimentation et consomment peu de fruits et légumes. Cette étude explore une question simple, mais essentielle : les fruits et légumes peuvent-ils être aussi efficaces comme renforçateurs que les aliments sucrés ou salés ? En comparant la préférence et l’efficacité renforçante de ces deux types d’aliments chez treize enfants, les auteurs montrent que dans plusieurs cas, les fruits ou légumes peuvent soutenir une quantité de réponses équivalente, voire supérieure, à celle obtenue avec des aliments moins sains. Un résultat qui pourrait transformer les pratiques en analyse du comportement.

1. Références bibliographiques complètes

Titre original de l’article (en anglais)
Evaluating Preference for and Reinforcing Efficacy of Fruits and Vegetables Compared with Salty and Sweet Foods

Traduction française du titre
Évaluer la préférence et l’efficacité renforçante des fruits et légumes comparée à celle des aliments salés et sucrés

Auteurs
Faris R. Kronfli, Timothy R. Vollmer, Jonathan K. Fernand, Hypatia A. Bolívar

Nom du journal, année, volume, numéro, pages
Journal of Applied Behavior Analysis, 2019, Volume 9999, Numéro 9999, Pages 1–17

DOI actif, exact et vérifié manuellement
https://doi.org/10.1002/jaba.594

2. Problématique de l’article

Les enfants présentant un trouble du spectre de l’autisme (TSA) consomment souvent peu de fruits et légumes et manifestent une sélectivité alimentaire marquée (Peterson et Ibañez, 2018 ; Schreck et al., 2004). Dans le cadre de la thérapie comportementale, les aliments sont fréquemment utilisés comme renforçateurs. Or, ces renforçateurs sont généralement sucrés ou salés, donc peu sains, alors même que de nombreux enfants avec TSA présentent un risque accru de surpoids, de troubles métaboliques et de sédentarité (Jones et al., 2017 ; Must et al., 2014a, 2014b).

Face à cette situation, une question centrale émerge : dans quelle mesure les fruits et légumes, pourtant souvent évités ou délaissés, peuvent-ils fonctionner comme renforçateurs efficaces au même titre que les aliments sucrés ou salés ?

Deux objectifs guident cette étude :

  1. Comparer la préférence des enfants entre deux catégories d’aliments – fruits/légumes vs sucrés/salés – à l’aide de procédures de type MSWO (Multiple Stimulus Without Replacement).

  2. Évaluer, via un plan à ratios progressifs, l’efficacité renforçante relative de l’aliment préféré de chaque catégorie.

L’enjeu est double : améliorer la santé des enfants tout en conservant une efficacité optimale des renforçateurs utilisés dans les interventions comportementales.

3. Méthodologie

Participants

Treize enfants ont participé à l’étude (âge : 2 à 12 ans), dont onze étaient diagnostiqués avec un trouble du spectre de l’autisme (TSA) et deux étaient sans diagnostic. Tous les enfants avec TSA étaient suivis en clinique comportementale. Pour cinq d’entre eux, les parents avaient signalé une sélectivité alimentaire importante, parfois allant jusqu’à l’exclusion complète de certains groupes d’aliments. Aucun participant n’a été exclu sauf en cas d’absence de retour du questionnaire de préférence alimentaire.

Lieux

Les séances se sont tenues dans des pièces de la clinique ABA, équipées d’une table, de chaises et du matériel nécessaire à la présentation des stimuli alimentaires et des renforçateurs. Aucun comportement-problème n’a été observé durant les séances malgré la présence de tels antécédents dans les dossiers.

Matériel

Les aliments ont été sélectionnés à partir d’un questionnaire fourni aux parents, leur demandant de lister au moins quatre aliments préférés dans chacune des catégories suivantes : fruits, légumes, aliments sucrés, aliments salés. Si les familles ne proposaient pas assez de fruits ou légumes, les chercheurs complétaient avec des items standards identifiés dans l’étude de Lowe et Horne (2009).

Procédure de l’évaluation des préférences

Trois évaluations MSWO (sans remise) ont été réalisées par enfant :

  1. Une avec uniquement des fruits et légumes,

  2. Une avec uniquement des aliments sucrés et salés,

  3. Une combinée, incluant les quatre items les plus consommés dans chacune des deux précédentes évaluations.

Avant chaque évaluation, les enfants avaient accès aux aliments à tester, avec une présentation verbale du type : “Ceci est un raisin.” Un aliment était considéré comme consommé s’il était porté à la bouche, mâché si nécessaire, puis avalé.

Procédure de l’évaluation renforçatrice

L’aliment classé en premier dans la catégorie fruits/légumes et celui classé en premier dans la catégorie sucrés/salés étaient retenus. Les enfants étaient ensuite invités à placer des perles dans un seau, tâche simple et motrice, pour obtenir une unité de l’aliment.

Deux phases :

  • Baseline : aucune conséquence n’était donnée pour la tâche.

  • Phase expérimentale : chaque réponse permettait d’accéder à l’aliment, selon un ratio progressif arithmétique (FR1, FR2, FR3… jusqu’à FR20).

Chaque enfant participait à 12 sessions réparties sur plusieurs jours, à raison de 1 à 3 sessions par jour, espacées d’au moins 30 minutes et jamais dans l’heure suivant un repas.

Un bloc de trois sessions était dédié à un aliment (fruit/légume ou sucré/salé), puis inversé, pour éviter les effets de comparaison directe.

La session s’arrêtait si l’enfant ne répondait plus durant une minute, demandait une pause, atteignait 30 minutes de session, ou obtenait les 20 renforçateurs possibles.

Mesures et fiabilité

  • Préférences : nombre de fois où chaque aliment était choisi puis consommé.

  • Efficacité renforçante : nombre total de perles mises dans le seau et point de rupture (dernier ratio atteint).

  • Fidélité inter-observateurs : accord à 100 % pour 12 participants (préférences) et 99 % en moyenne pour les renforçateurs.

4. Résultats

Évaluation des préférences

  • Sur les 36 aliments préférés identifiés dans les épreuves combinées, 17 étaient sucrés, 8 salés, 10 fruits, et seulement 1 légume.

  • 4 enfants n’ont consommé aucun fruit ni légume (Liam, Leo, Roman, Lucas).

  • 5 enfants ont complètement substitué les fruits/légumes par des aliments sucrés/salés dans leurs choix.

  • 4 enfants ont classé au moins un fruit ou légume dans les quatre premiers choix de l’évaluation combinée.

Évaluation renforçatrice

Parmi les enfants ayant participé à l’évaluation PR :

  • Tous ont montré plus de réponses (et donc une efficacité renforçante plus forte) avec les aliments sucrés/salés.

  • Simon a obtenu un point de rupture de 20 pour les deux aliments.

  • Daniel a atteint en moyenne 131 réponses pour les aliments sucrés/salés (breakpoint 14,5) contre 78 pour les fruits/légumes (breakpoint 10,8).

  • Edward, en revanche, n’a presque pas répondu pour les fruits/légumes (breakpoint 1,3).

Les résultats montrent que même des aliments moins préférés comme les fruits peuvent soutenir un niveau élevé de comportement, mais moins durablement.

5. Conclusions et discussions

Les auteurs concluent que :

  • Les enfants avec TSA préfèrent globalement les aliments sucrés/salés, mais certains peuvent tout de même répondre à des exigences élevées pour obtenir des fruits ou légumes.

  • Ces derniers peuvent donc être intégrés dans les programmes éducatifs comme renforçateurs potentiels.

Ils recommandent :

  • D’inclure systématiquement des fruits et légumes dans les évaluations de préférences.

  • De mener des recherches supplémentaires avec des tâches plus exigeantes.

  • D’explorer les effets d’une présentation variée (ex. : rotation de 3 fruits/légumes) vs constante (1 seul aliment).

  • De collaborer avec des diététiciens pour mieux mesurer l’impact nutritionnel des renforçateurs alimentaires.

Limites méthodologiques :

  • Tâche simple, ne représentant pas nécessairement les exigences d’un programme éducatif classique.

  • Analyse limitée à 12 sessions par condition.

  • Peu de données sur la consommation à domicile, alors qu’elle influence probablement les préférences.

6. Note de l’auteur

Cette étude est particulièrement utile pour les professionnels qui cherchent à concilier efficacité de l’intervention et santé des enfants. Elle montre que, loin d’être exclus pour leur moindre attrait, les fruits et légumes peuvent tout à fait fonctionner comme renforçateurs, à condition d’être intégrés dès l’évaluation des préférences. En IME ou en SESSAD, cela justifie une réflexion plus poussée sur les renforçateurs utilisés, non seulement en fonction de leur efficacité immédiate, mais aussi de leurs effets à long terme sur la santé des enfants. Un point essentiel pour construire des interventions durables et éthiquement défendables.

7. Références citées

Bowman, L. G., Piazza, C. C., Fisher, W. W., Hagopian, L. P., & Kogan, J. S. (1997). Assessment of preference for varied versus constant reinforcers. Journal of Applied Behavior Analysis, 30(3), 451–458. https://doi.org/10.1901/jaba.1997.30-451


Cannella, H. I., O’Reilly, M. F., & Lancioni, G. E. (2005). Choice and preference assessment research with people with severe to profound developmental disabilities. Research in Developmental Disabilities, 26(1), 1–15. https://doi.org/10.1016/j.ridd.2004.01.006


DeLeon, I. G., & Iwata, B. A. (1996). Evaluation of a multiple-stimulus presentation format for assessing reinforcer preferences. Journal of Applied Behavior Analysis, 29(4), 519–533. https://doi.org/10.1901/jaba.1996.29-519


Peterson, K. M., & Ibañez, V. (2018). Food selectivity and autism spectrum disorder: Guidelines for assessment and treatment. TEACHING Exceptional Children, 50(5), 322–332. https://doi.org/10.1177/0040059918763562


Roane, H. S. (2008). On the applied use of progressive-ratio schedules of reinforcement. Journal of Applied Behavior Analysis, 41(2), 155–161. https://doi.org/10.1901/jaba.2008.41-155


Schreck, K. A., Williams, K., & Smith, A. F. (2004). A comparison of eating behaviors between children with and without autism. Journal of Autism and Developmental Disorders, 34(4), 433–438. https://doi.org/10.1023/B:JADD.0000037419.78531.86