Renforcer sans punir : quelle efficacité pour le DRA et le DRO sur les stéréotypies automatiques ?

Comment réduire efficacement des stéréotypies maintenues par renforcement automatique, sans recourir au blocage ou à l’interruption physique ? Cette étude compare deux approches comportementales courantes – le renforcement différentiel d’un comportement alternatif (Differential Reinforcement of Alternative behavior / DRA) et le renforcement différentiel de l’absence du comportement (Differential Reinforcement of Other behavior / DRO). Les résultats montrent que le DRA est plus efficace que le DRO sur trois dimensions clés : réduction des stéréotypies, augmentation de l’engagement dans les tâches et productivité.

1. Références bibliographiques complètes

Titre original de l’article (en anglais)
A comparison of differential reinforcement procedures for treating automatically reinforced behavior

Traduction française du titre
Une comparaison de procédures de renforcement différentiel pour traiter les comportements maintenus par renforcement automatique

Auteurs
Chelsea B. Hedquist, Eileen M. Roscoe

Nom du journal, année, volume, numéro, pages
Journal of Applied Behavior Analysis, 2019, Volume 52, Numéro 3, pages 739–767

DOI actif, exact et vérifié manuellement
https://doi.org/10.1002/jaba.561

2. Problématique de l’article

Les comportements stéréotypés, définis comme des mouvements moteurs ou vocalisations répétitifs sans fonction adaptative identifiable (Koegel et al., 1974), sont fréquents chez les personnes ayant un trouble du spectre de l’autisme (TSA) (Bodfish et al., 2000 ; Matson & Dempsey, 2008). Ces comportements peuvent avoir des conséquences fonctionnelles et sociales négatives : limitation des interactions sociales (Jones et al., 1990), interférence avec les apprentissages (Lovaas et al., 1971), ou encore perturbation des activités de la vie quotidienne (Dunlap et al., 1983 ; Rapp & Vollmer, 2005).

Les analyses fonctionnelles publiées indiquent que plus de 90 % des stéréotypies sont maintenues par renforcement automatique (Rapp & Vollmer, 2005), rendant leur traitement particulièrement complexe : l’identification du renforçateur spécifique est difficile, et l’extinction n’est pas directement applicable.

Deux procédures de renforcement différentiel sont souvent utilisées dans ces cas :

  • le renforcement différentiel d’un comportement alternatif (DRA), qui consiste à renforcer un comportement approprié précis ;

  • le renforcement différentiel de l’absence de comportement (DRO), qui renforce les périodes sans survenue du comportement problème.

La majorité des études démontrant l’efficacité du DRA contre les stéréotypies impliquent cependant un blocage physique ou une interruption de la réponse, procédures coûteuses et parfois peu applicables en contexte naturel (Hanley et al., 2000 ; Potter et al., 2013).

La présente étude vise à comparer directement l’efficacité de ces deux procédures, sans recours au blocage ni à l’interruption, sur la réduction des stéréotypies, l’engagement dans les tâches et la productivité, chez trois adolescents avec autisme.

3. Méthodologie

Participants

Trois adolescents diagnostiqués avec un trouble du spectre de l’autisme ont participé à l’étude. Ils étaient âgés de 14 ans (John et Nick) et 16 ans (Solomon), et fréquentaient une école résidentielle spécialisée. Tous communiquaient par phrases courtes, comprenaient les consignes verbales simples et maîtrisaient des tâches de base (identification réceptive, imitation, utilisation d’outils numériques simples). Le comportement ciblé (stéréotypie) avait été identifié par les équipes cliniques comme interférant avec les activités quotidiennes.

Lieux

Les sessions se sont déroulées dans une salle de classe vide pour John, et dans une petite salle de recherche pour Nick et Solomon. Chaque pièce contenait une table, une chaise, un placard et le matériel de tâche.

Matériel et tâches

Chaque participant a été associé à une tâche professionnelle issue de son projet éducatif personnalisé (IEP). Les tâches incluaient :

  • le pliage de serviettes ou de t-shirts (John et Solomon),

  • le tamponnage et l’envoi d’enveloppes (Nick),

  • le tri de couverts (tous les participants).

Un test préalable a permis de s’assurer que ces tâches pouvaient être réalisées sans aide lorsqu’un renforçateur était disponible, mais rarement en l’absence de renforcement ou de guidage.

Définitions comportementales

  • Stéréotypie : tout mouvement moteur répétitif, non contextuel (ex. : balancement, battement de mains, tapotement de doigts).

  • Engagement dans la tâche : contact manuel avec le matériel, en l’absence de stéréotypie.

  • Productivité : nombre de produits complétés selon une séquence définie (ex. : plier une serviette, la poser dans une pile, retirer sa main).

Mesures et accord inter-observateurs

L’enregistrement vidéo a permis à deux observateurs indépendants d’évaluer 33 % des sessions. L’accord inter-observateurs moyen variait entre 81 % et 92 % selon les comportements et les participants.

Analyse fonctionnelle

Une analyse fonctionnelle a été réalisée pour exclure un maintien social des stéréotypies. Tous les participants ont montré des niveaux élevés de stéréotypie lors des conditions « seul », sans augmentation dans les conditions sociales (attention, demande, jeu), confirmant un maintien par renforcement automatique.

Préférences alimentaires

Une évaluation par paires a identifié trois aliments très préférés pour chaque participant. Ces aliments ont été utilisés comme renforçateurs dans les phases DRO et DRA.

Procédures expérimentales

Trois phases ont été mises en place :

  • Ligne de base : aucune conséquence programmée.

  • DRO : un aliment était délivré à la fin d’un intervalle d’omission de stéréotypie (30 s pour John, 14 s pour Nick, 7 s pour Solomon). Si une stéréotypie survenait, le compteur était réinitialisé sans commentaire.

  • DRA : un aliment était remis après chaque tâche complétée. Aucune conséquence n’était programmée pour les stéréotypies.

Les conditions DRO et DRA ont été comparées à travers des plans multivariés et réversibles. Les sessions duraient 5 minutes, avec 3 à 6 sessions par semaine.

4. Résultats

John :

  • DRA : réduction significative des stéréotypies (6,8 % vs 27,9 %), augmentation de l’engagement (78,7 % vs 45,3 %) et de la productivité (3,4 ppm vs 1,5 ppm).

  • DRO : légère réduction de stéréotypie (14,1 %), gains modestes en engagement (71,5 %) et productivité (2,5 ppm).

  • DRA a maintenu ses effets lors de la réévaluation (2,1 % stéréotypie, 94,9 % engagement, 4,6 ppm).

Nick :

  • DRA : réduction importante de la stéréotypie (0,5 % vs 41 %), augmentation de l’engagement (95,4 %) et de la productivité (4,2 ppm).

  • DRO : résultats inchangés par rapport à la ligne de base.

  • Le DRA est resté efficace lors de la réintroduction et a permis un passage à un programme de jetons (FR 20).

Solomon :

  • DRA : réduction de la stéréotypie (16 % vs 66,2 %), augmentation de l’engagement (78,5 % vs 7,4 %) et de la productivité (4,9 ppm vs 0,4 ppm).

  • DRO : effets moins marqués (10,8 % stéréotypie, 68 % engagement, 3,5 ppm).

  • Le DRA a été plus performant et a permis un passage à un renforcement par jetons (FR 20).

5. Conclusions et discussions

Les auteurs concluent que le renforcement différentiel d’un comportement alternatif (DRA), même sans blocage ou interruption physique, est plus efficace que le DRO pour réduire les stéréotypies, augmenter l’engagement et améliorer la productivité. Ces résultats sont attribués à deux facteurs principaux :

  1. la présence d’une contingence directe et ciblée dans le DRA,

  2. une fréquence de renforcement plus élevée et contrôlable par l’individu.

Les auteurs proposent que les futures recherches explorent des procédures de DRA plus longues, avec des programmes d’échange de jetons, afin d’en tester la validité en conditions réelles. Ils soulignent également que l’objectif ne doit pas être l’élimination totale des stéréotypies non dangereuses, mais leur régulation contextuelle, en collaboration avec les familles.

6. Note de l’auteur

Cette étude est particulièrement précieuse pour les professionnels en milieu éducatif ou médico-social. Elle démontre qu’il est possible d’obtenir des effets significatifs sur les stéréotypies sans recourir au blocage physique, souvent difficile à mettre en œuvre. Elle montre aussi qu’un simple renforcement de l’absence de comportement (DRO) n’est pas toujours suffisant : enseigner un comportement alternatif clairement identifié (comme une tâche adaptée) est souvent plus efficace et plus valorisant pour la personne accompagnée. Dans un établissement, cela pourrait se traduire par l’intégration systématique de micro-tâches valorisantes, renforcées de manière contingente, dans le quotidien des jeunes.

Notons toutefois que les procédures utilisées ne constituent pas, à proprement parler, des DRA ou DRO stricts au sens expérimental, dans la mesure où la stéréotypie n’a jamais été mise sous extinction. Elle pouvait donc continuer à produire un renforcement automatique, sans conséquence sociale. Cela rend les résultats d’autant plus intéressants : l’effet du renforcement positif programmé s’est produit sans nécessité d’éteindre le comportement problème, ce qui élargit potentiellement la faisabilité pratique de ces interventions dans des contextes réels.

7. Références citées

Bodfish, J. W., Symons, F. J., Parker, D. E., & Lewis, M. H. (2000). Varieties of repetitive behavior in autism: Comparisons to mental retardation. Journal of Autism and Developmental Disorders, 30, 237–243. https://doi.org/10.1023/A:1005596502855


Dunlap, G., Dyer, K., & Koegel, R. L. (1983). Autistic self-stimulation and intertrial duration. American Journal of Mental Deficiency, 88, 194–202.


Hanley, G. P., Iwata, B. A., Thompson, R. H., & Lindberg, J. S. (2000). A component analysis of “stereotypy as reinforcement” for alternative behavior. Journal of Applied Behavior Analysis, 33, 285–297. https://doi.org/10.1901/jaba.2000.33-285


Koegel, R. L., Firestone, P. B., Kramme, K. W., & Dunlap, G. (1974). Increasing spontaneous play by suppressing self-stimulation in autistic children. Journal of Applied Behavior Analysis, 7, 521–528. https://doi.org/10.1901/jaba.1974.7-521


Lovaas, I. O., Litrownik, A., & Mann, R. (1971). Response latencies to auditory stimuli in autistic children engaged in self-stimulatory behavior. Behaviour Research and Therapy, 9, 39–49. https://doi.org/10.1016/0005-7967(71)90035-0


Matson, J. L., & Dempsey, T. (2008). Stereotypy in adults with autism spectrum disorders: Relationship and diagnostic fidelity. Journal of Developmental and Physical Disabilities, 20, 155–165. https://doi.org/10.1007/s10882-007-9086-0


Potter, J. P., Hanley, G. P., Augustine, M., Clay, C. J., & Phelps, M. C. (2013). Treating stereotypy in adolescents diagnosed with autism by refining the tactic of “using stereotypy as a reinforcement”. Journal of Applied Behavior Analysis, 46, 407–423. https://doi.org/10.1002/jaba.52


Rapp, J. T., & Vollmer, T. R. (2005). Stereotypy I: A review of behavioral assessment and treatment. Research in Developmental Disabilities, 26, 527–547. https://doi.org/10.1016/j.ridd.2004.11.005