L’éthique en deux dimensions : ce que les professionnels font n’est pas toujours ce qu’ils croient juste
Les décisions éthiques ne sont pas toujours fondées sur une logique cohérente : on peut affirmer qu’un comportement est juste sans s’accorder sur la raison de sa justesse. Cet article propose une rupture méthodologique forte pour les analystes du comportement : distinguer les comportements éthiques descriptifs (ce qu’on fait) des comportements normatifs (pourquoi on le fait). Deux expériences empiriques démontrent que ces dimensions sont fonctionnellement distinctes, et doivent donc être mesurées séparément pour améliorer la formation, la supervision et les pratiques organisationnelles.
1. Références bibliographiques complètes
Titre original de l’article (en anglais)
Descriptive and normative ethical behavior appear to be functionally distinct
Traduction française du titre
Les comportements éthiques descriptifs et normatifs semblent être fonctionnellement distincts
Auteur
David J. Cox
Nom du journal, année, volume, numéro, pages
Journal of Applied Behavior Analysis, 2020, Volume 53, Numéro 3, Pages 1–24 (en ligne, pagination finale non fixée au moment de l’acceptation)
DOI actif et vérifié
https://doi.org/10.1002/jaba.761
2. Problématique de l’article
La présente étude s’inscrit dans une volonté de proposer une analyse fonctionnelle des comportements éthiques dans les contextes d’intervention en analyse du comportement appliquée. David J. Cox y interroge la validité du postulat selon lequel les comportements éthiques reposent sur une seule entité fonctionnelle, en l’occurrence la conformité à un code ou la poursuite d’un idéal moral.
Traditionnellement, la philosophie distingue deux formes d’éthique : l’éthique descriptive (ce qui est perçu comme juste ou injuste) et l’éthique normative (la justification sous-jacente de ce jugement). Dans le domaine de l’analyse du comportement, cette distinction est généralement ignorée au profit d’une lecture unifiée des comportements éthiques, fondée sur la conformité aux règles (Skinner, 1953 ; Baum, 2005). Cependant, des écrits récents (Brodhead, 2019 ; Rosenberg & Schwartz, 2019) ont souligné les limites du code actuel du Behavior Analyst Certification Board (BACB, 2014), notamment lorsque plusieurs règles entrent en conflit ou que le contexte culturel du bénéficiaire s’éloigne des normes implicites du code (Fong & Tanaka, 2013).
L’enjeu de recherche est donc double : démontrer empiriquement que les comportements éthiques descriptifs et normatifs sont fonctionnellement distincts, et proposer un cadre d’analyse permettant de les étudier séparément. Il s’agit in fine de mieux comprendre, prédire et influencer les décisions éthiques dans les pratiques professionnelles des analystes du comportement.
3. Méthodologie
Participants
Les deux expériences ont été menées auprès d’étudiants en master d’analyse appliquée du comportement, répartis dans plusieurs universités américaines. L’expérience 1 a réuni 27 participants (âge moyen : 26 ans, 68 % de femmes), ayant en moyenne 1,15 an d’expérience dans le domaine. L’expérience 2 a mobilisé 17 participants (âge moyen : 29 ans, 71 % de femmes), avec une expérience moyenne d’un an également.
Environnement et matériel
Les participants ont été recrutés via les plateformes de cours universitaires. Ils ont répondu en ligne à des questionnaires hébergés sur Qualtrics. Les scénarios éthiques prenaient la forme de vignettes inspirées de cas pratiques courants en ABA, principalement issus de l’ouvrage de Bailey et Burch (2016).
Organisation des sessions
Les participants accédaient à un formulaire en ligne volontairement anonyme. Chaque session durait environ 10 à 15 minutes. Les participants devaient lire chaque scénario, choisir entre deux actions, puis justifier leur choix via une réponse ouverte (expérience 1) ou via une sélection dans une liste de justifications éthiques normatives (expérience 2).
Stimuli
Chaque vignette décrivait une situation éthique typique (ex. : participation à une équipe pluridisciplinaire imposant une intervention non fondée empiriquement ; gestion de comportements parentaux inadaptés ; fraude à la facturation). Les stimuli étaient textuels, uniformément formatés, et présentés via l’interface en ligne. Aucune image, son ou support visuel n’était utilisé.
Procédures
Dans l’expérience 1, les participants devaient, pour chaque scénario :
1. Choisir entre deux réponses (comportement éthique descriptif : “quoi faire”).
2. Justifier leur réponse en une phrase libre (comportement éthique normatif : “pourquoi c’est juste”).
Les réponses ont été codées a posteriori par deux évaluateurs, selon trois cadres normatifs reconnus :
-
Conséquentialisme (maximiser les bénéfices, minimiser les préjudices),
-
Déontologie (respect des règles ou du code),
-
Éthique des vertus (comportements intrinsèquement bons comme l’honnêteté).
Dans l’expérience 2, une manipulation paramétrique était introduite : chaque participant lisait cinq versions légèrement modifiées d’un même scénario (modification progressive d’une seule variable contextuelle : degré de préférence du client, niveau de dommage potentiel, répartition des ressources, etc.). Pour chaque version :
-
Le participant choisissait ce qu’il ferait (descriptif),
-
Puis sélectionnait dans une liste le cadre normatif correspondant à sa justification (normatif).
Plan expérimental
L’expérience 1 suivait un plan transversal intra-individuel sans manipulation indépendante : il s’agissait d’observer la variabilité des comportements éthiques sur cinq scénarios.
L’expérience 2 introduisait une manipulation systématique (parametric design) : pour chaque scénario, une variable contextuelle était graduellement modifiée, afin d’observer si cela entraînait un changement de comportement descriptif, normatif, ou les deux.
Recueil des données
Dans l’expérience 1, les réponses normatives ont été codées par deux évaluateurs indépendants. L’accord inter-évaluateurs atteignait 93 %. Les rares divergences ont été tranchées par consensus.
Dans l’expérience 2, les réponses étant standardisées (choix dans une liste), aucune procédure d’accord inter-évaluateur n’était requise.
4. Résultats
Expérience 1
La majorité des participants ont montré une grande variabilité dans leurs réponses aux cinq scénarios. Seule la fraude à la facturation a généré un consensus unanime (“il faut signaler”), mais les justifications normatives divergeaient fortement : certains invoquaient la règle, d’autres les conséquences, d’autres encore une vertu morale.
Dans les autres scénarios, les participants divergeaient à la fois sur le comportement à adopter (“quoi faire”) et sur la justification (“pourquoi c’est juste”). De plus, un même participant utilisait des justifications différentes selon les situations. Sur les 27 participants, 26 ont utilisé plusieurs types de justification sur les cinq scénarios, ce qui démontre une variabilité intra-individuelle importante.
Expérience 2
La manipulation paramétrique des variables contextuelles (ex. : allongement de la durée sans service si la fraude est dénoncée ; intensité du refus de l’intervention par le client) a permis d’observer des changements progressifs de comportement.
Cependant, dans seulement 14 cas sur 40, les changements descriptifs et normatifs coïncidaient. La majorité des participants changeaient soit ce qu’ils feraient, soit pourquoi ils le feraient, mais rarement les deux en même temps.
Ces données soutiennent l’hypothèse que les deux formes de comportement éthique sont fonctionnellement distinctes.
5. Conclusions et discussions
L’auteur conclut que les comportements éthiques descriptifs et normatifs ne sont pas fonctionnellement interdépendants. En d’autres termes, savoir ce qu’un professionnel ferait dans une situation donnée ne permet pas de prédire pourquoi il le ferait, et inversement.
Cela a plusieurs implications :
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Formation et supervision : Les programmes de formation devraient intégrer des outils d’évaluation et d’enseignement distincts pour les dimensions “quoi faire” et “pourquoi le faire”.
-
Évaluation organisationnelle : Les entreprises du secteur médico-social devraient collecter des données sur les deux aspects pour mieux comprendre les décisions éthiques de leurs salariés.
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Recherche : De nouveaux paradigmes expérimentaux sont nécessaires pour analyser les variables fonctionnelles qui contrôlent séparément ces deux types de comportements.
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Réflexion éthique : Les justifications normatives fondées sur la règle (déontologie), les conséquences (conséquentialisme) ou les valeurs (éthique des vertus) ne sont pas équivalentes et peuvent conduire à des comportements incompatibles.
L’auteur appelle enfin à documenter davantage les décisions éthiques dans les services ABA, à travers des bases de données descriptives et des travaux collaboratifs de terrain.
6. Note de l’auteur
Ce travail de David J. Cox est particulièrement utile pour les superviseurs et les responsables de structure. Il rappelle que les “bonnes décisions” ne suffisent pas à garantir une pratique éthique robuste : il faut aussi savoir sur quelle base les professionnels justifient leurs choix. Dans les contextes médico-sociaux, où les dilemmes sont fréquents (loyauté à la famille vs protection du bénéficiaire, rigueur des données vs humanité relationnelle), intégrer les deux dimensions dans les réunions d’équipe et les formations permet de renforcer la cohérence des pratiques et de prévenir les dérives.
7. Références citées
Bailey, J., & Burch, M. (2016). Ethics for behavior analysts (3rd ed.). Routledge.
Baum, W. M. (2005). Understanding behaviorism: Behavior, culture, and evolution (2nd ed.). Blackwell Publishing.
Behavior Analyst Certification Board. (2014). Professional and ethical compliance code for behavior analysts. https://www.bacb.com/wp-content/uploads/2020/05/BACB-Compliance-Code-english_190318.pdf
Brodhead, M. T. (2019). Culture always matters: Some thoughts on Rosenberg and Schwartz. Behavior Analysis in Practice, 12(4), 826–830. https://doi.org/10.1007/s40617-019-00351-8
Fong, E. H., & Tanaka, S. (2013). Multicultural alliance of behavior analysis standards for cultural competence in behavior analysis. International Journal of Behavioral Consultation and Therapy, 8(2), 17–19. https://doi.org/10.1037/h0100970
Rosenberg, N., & Schwartz, I. (2019). Guidance or compliance: What makes an ethical behavior analyst? Behavior Analysis in Practice, 12(2), 473–482. https://doi.org/10.1007/s40617-018-00287-5
Skinner, B. F. (1953). Science and human behavior. The Free Press.
