Identifier avec précision les fonctions du comportement : que valent les analyses synthétisées, standardisées ou informées par entretien ?

L’étude compare trois approches d’évaluation fonctionnelle des comportements-problèmes : l’analyse fonctionnelle standard (Functional Analysis / FA), l’analyse synthétisée standardisée (Standardized Synthesized Contingency Analysis / SSCA) et l’analyse synthétisée informée par entretien (Interview-Informed Synthesized Contingency Analysis / IISCA). Elle interroge l’utilité réelle des entretiens ouverts et des observations cliniques, en examinant leur impact sur la précision des analyses. Résultat : les procédures informées par entretien ne produisent pas de résultats significativement plus pertinents que les versions standardisées, et la méthode de référence reste l’analyse fonctionnelle.

1. Références bibliographiques complètes

Titre original de l’article (en anglais)
Comparisons of Standardized and Interview-Informed Synthesized Reinforcement Contingencies Relative to Functional Analysis

Traduction française du titre
Comparaison des contingences de renforcement synthétisées standardisées ou informées par entretien par rapport à l’analyse fonctionnelle

Auteurs
Brian D. Greer, Daniel R. Mitteer, Adam M. Briggs, Wayne W. Fisher, Andrew J. Sodawasser

Nom du journal, année, volume, numéro, pages
Journal of Applied Behavior Analysis, 2019, Volume 52, Numéro 3, pages 603–626

DOI actif et vérifié
https://doi.org/10.1002/jaba.601

2. Problématique de l’article

La question centrale de cette recherche est la suivante : quelle est la précision des méthodes alternatives à l’analyse fonctionnelle standard (Functional Analysis / FA) pour identifier les fonctions des comportements-problèmes ?

Depuis Hanley et al. (2014), une méthode alternative appelée IISCA (Interview-Informed Synthesized Contingency Analysis / Analyse synthétisée informée par entretien) est couramment utilisée. Elle repose sur un entretien ouvert avec les proches et une observation clinique structurée pour construire une seule condition de test combinant plusieurs contingences présumées (fuite, attention, accès à des objets). Ces analyses visent à être plus efficaces, moins longues, et parfois mieux tolérées. Cependant, elles pourraient inclure des contingences non fonctionnelles (faux positifs) ou omettre des contingences pertinentes (faux négatifs).

Fisher et al. (2016) avaient déjà observé que l’IISCA détectait souvent des fonctions non confirmées par l’analyse fonctionnelle. Cela soulève un enjeu crucial pour la précision des évaluations comportementales : les décisions cliniques basées sur une analyse inexacte peuvent compromettre l’efficacité de l’intervention.

L’étude de Greer et al. vise donc à comparer de manière systématique :

  1. La FA, standard scientifique de référence.
  2. L’IISCA, fondée sur entretien et observation.
  3. La SSCA, version simplifiée et standardisée de l’IISCA, sans entretien préalable.

Les enjeux sont à la fois méthodologiques (valider la pertinence de l’entretien et de l’observation) et cliniques (déterminer l’outil le plus fiable pour guider le traitement).

3. Méthodologie

Participants
Douze enfants âgés de 3 à 17 ans (10 garçons, 2 filles), tous référés pour des comportements-problèmes sévères. Tous sauf deux présentaient un diagnostic de trouble du spectre de l’autisme (TSA) ; tous avaient une déficience intellectuelle, sauf deux. Les comportements ciblés incluaient l’automutilation, l’agression et la perturbation. Le niveau de communication variait de l’absence de langage à une communication vocale fluide.

Lieu
Toutes les sessions ont eu lieu dans des salles de thérapie matelassées de 3 m × 3 m dans une clinique universitaire spécialisée. Les pièces comprenaient des vitres sans tain, une table, deux chaises et les matériels spécifiques aux conditions expérimentales.

Matériel
Les stimuli (jouets, objets tangibles, formes d’attention, demandes scolaires ou domestiques) étaient individualisés pour chaque participant sur la base d’un entretien de huit questions (pour FA et SSCA) ou d’un entretien ouvert (pour IISCA). La standardisation des stimuli visait à limiter les biais dus aux préférences individuelles.

Organisation des sessions
Chaque type d’analyse (FA, SSCA, IISCA) était mené séparément selon un plan multielement, dans un ordre aléatoire contrebalancé entre les participants. Chaque session durait plusieurs minutes. Aucun critère formel n’était utilisé pour arrêter une analyse : les décisions relevaient du superviseur comportemental de chaque cas.

Procédure de l’analyse fonctionnelle (FA)
Conformément aux standards de Iwata et al. (1982/1994), la FA incluait des conditions tests (attention, tangible, échappement) et contrôle (jeu libre). Un dépistage pour le renforcement automatique était réalisé via des sessions « ignore » ou « seul ». Chaque test impliquait une procédure en trois étapes (demande verbale, modèle, guidance physique), et les renforçateurs étaient livrés de façon contingente après comportement-problème.

Procédure de la SSCA (standardisée synthétisée)
Le protocole testait systématiquement un renforcement combiné de l’attention, de l’échappement et de l’accès à des objets. Après 1 minute d’accès libre aux renforçateurs, ceux-ci étaient retirés et des demandes étaient émises. En cas de comportement-problème, tous les renforçateurs étaient restitués pendant 20 secondes.

Procédure de l’IISCA (informée par entretien)
Un entretien ouvert de 27 minutes en moyenne était réalisé avec les aidants, suivi d’une observation structurée de 40 minutes. Ces deux sources d’information déterminaient les renforçateurs à combiner dans la condition test de l’IISCA. Les mêmes modalités que pour la SSCA étaient ensuite appliquées.

Mesures
Le comportement était enregistré en fréquence par des observateurs formés, à l’aide d’un logiciel informatique. Un second observateur collectait simultanément les données sur 20 à 22 % des sessions. L’accord interobservateurs moyen était de 99 % pour toutes les analyses.

4. Résultats

L’analyse fonctionnelle (FA) a permis d’identifier une fonction du comportement chez 11 des 12 participants (91,7 %). En comparaison, la SSCA et l’IISCA ont donné des résultats différenciés chez 8 participants sur 12 (66,7 %).

Les analyses synthétisées (SSCA et IISCA) ont fréquemment inclus des contingences non pertinentes (faux positifs), notamment l’attention. Sur les 36 contingences testées par la SSCA, 20 étaient non fonctionnelles selon les résultats de la FA (55,6 %). L’IISCA en contenait 15 sur 30 (50 %). Le recours à l’entretien ou à l’observation n’a donc pas permis de réduire significativement les erreurs.

Par ailleurs, les fausses négations (oublis de fonctions pertinentes) étaient moins fréquentes pour l’IISCA (16,7 %) que pour la SSCA (33,3 %), ce qui suggère que l’IISCA est plus conservatrice mais pas nécessairement plus précise.

Enfin, aucune analyse synthétisée n’a été nécessaire pour identifier des fonctions dans des cas où la FA était concluante, ce qui remet en question la nécessité de telles procédures pour la majorité des cas.

5. Conclusions et discussions

Les auteurs concluent que :

  • L’analyse fonctionnelle (FA) reste la méthode la plus fiable pour identifier les fonctions des comportements-problèmes.
  • L’entretien ouvert, bien que souvent utilisé pour construire l’IISCA, tend à sur-diagnostiquer les fonctions (trop de faux positifs).
  • La SSCA, bien qu’efficace dans certains cas, n’améliore pas la précision globale par rapport à la FA.
  • Les observations structurées n’ajoutent aucune information fonctionnelle nouvelle par rapport à l’entretien seul.
  • Les analyses synthétisées sont donc ni nécessaires ni suffisantes dans la majorité des cas pour identifier les fonctions du comportement.

Les auteurs recommandent de privilégier l’analyse fonctionnelle individualisée, et d’utiliser les analyses synthétisées avec prudence, notamment en tenant compte des risques d’erreurs d’interprétation.

6. Note de l’auteur

Cette étude est précieuse pour les professionnels qui utilisent régulièrement des IISCA dans leur pratique clinique. Elle invite à ne pas considérer les entretiens et observations comme des garanties de validité fonctionnelle. Dans les ESMS ou en supervision, cette recherche peut guider les formateurs à renforcer la maîtrise des analyses fonctionnelles classiques, en insistant sur la manipulation rigoureuse des contingences. Elle montre aussi l’importance d’enseigner aux intervenants à ne pas se fier uniquement aux hypothèses issues des entretiens. Enfin, pour les éducateurs spécialisés qui réalisent des observations ou des hypothèses fonctionnelles, cette étude légitime l’importance de tester chaque fonction séparément, plutôt que de tout synthétiser d’emblée.

7. Références citées

Beavers, G. A., Iwata, B. A., & Lerman, D. C. (2013). Thirty years of research on the functional analysis of problem behavior. Journal of Applied Behavior Analysis, 46(1), 1–21. https://doi.org/10.1002/jaba.30

Fisher, W. W., Greer, B. D., Romani, P. W., Zangrillo, A. N., & Owen, T. M. (2016). Comparisons of synthesized and individual reinforcement contingencies during functional analysis. Journal of Applied Behavior Analysis, 49(3), 596–616. https://doi.org/10.1002/jaba.314

Hanley, G. P., Jin, C. S., Vanselow, N. R., & Hanratty, L. A. (2014). Producing meaningful improvements in problem behavior of children with autism via synthesized analyses and treatments. Journal of Applied Behavior Analysis, 47(1), 16–36. https://doi.org/10.1002/jaba.106

Jessel, J., Hanley, G. P., & Ghaemmaghami, M. (2016). Interview-informed synthesized contingency analyses: Thirty replications and reanalysis. Journal of Applied Behavior Analysis, 49